Interview de David-Jan Bosschaert, diplomate à l’OSCE et légende des MUN

Avertissement : David-Jan Bosschaert a accepté de nous accorder cette interview à titre personnel. Elle ne reflète ni les vues de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE), ni celles de l’ambassadeur de la délégation belge auprès de l’OSCE.

Auteur : Laure Sigalla, responsable de ligne éditoriale du CINUP

 

L’équipe du CINUP a eu la chance, ce vendredi 2 mars, de pouvoir s’entretenir avec un diplomate de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe (OSCE) qui se trouve aussi être un MUNer de haut calibre. Ce dernier demeurant à Vienne, où se trouve le siège de l’OSCE, l’entretien s’est fait par vidéoconférence et notre responsable de ligne éditoriale, Laure Sigalla, l’a retranscrit pour vous.

[Laure Sigalla] : Bonjour David-Jan, merci tout d’abord d’avoir accepté de nous accorder cet entretien. Pourriez-vous vous présenter?

[David-Jan Bosschaert] : Mon nom est David Bosschaert, je suis un jeune diplomate belge diplômé en droit international, en relations internationales, et en histoire. J’ai fait mes études en Belgique, dans trois universités différentes.

[LS] Quel est votre parcours?

[DB] Mon parcours professionnel a débuté dans les institutions européennes. J’ai fait le « Blue Book », c’est-à-dire le programme de stage rémunéré de l’Union Européenne, dont les stagiaires passent cinq mois à Bruxelles ou ailleurs.

J’ai fini mon master de droit en 2013 et suis ensuite devenu consultant à Bruxelles aux alentours des institutions européennes. J’ai ensuite effectué un master complémentaire en relations internationales et diplomatie de l’UE au Collège d’Europe, au campus de Bruges, qui a pris fin en juin 2016.

En avril 2017, j’ai rejoint la délégation belge auprès de l’OSCE à Vienne et suis donc devenu diplomate.

[LS] Comment, où et quand en êtes-vous venu à faire des Model United Nations (MUN)? Pourquoi?

[DB] Dès le début de mes études, j’étais très impliqué dans le Parlement Jeunesse de Belgique. C’est une activité comparable aux MUN dans la mesure où il s’agit d’une simulation politique; des étudiants se rencontrent sous la bannière de faux partis politiques pendant plusieurs jours pour débattre. Il y a des leaders de partis et quatre « ministres » qui sont élus par les autres étudiants. Les ministres proposent des propositions de loi au début de la session parlementaire, qui seront le sujet du débat pendant plusieurs jours. Comme en MUN, il s’agit d’adopter ou non ces textes. J’ai été ainsi impliqué pendant sept ans dans l’organisation du Parlement de Jeunesse de Belgique, de 2008 à 2015. J’ai pris part à des simulations parlementaires comparables au Québec et en Wallonie, notamment.

En 2011, quand j’étudiais à l’université de Louvain (Leuven) en Flandres, un ami m’a proposé de prendre part à la conférence MUN de notre université, me disant que cela devrait me plaire, puisque j’étais très actif dans les Parlements. C’était l’année de la première édition de cette conférence, KULMUN, et c’était un trial run avec seulement deux comités.

Je revenais d’une session du Parlement de Jeunesse qui avait duré du lundi au jeudi, et le week-end c’était la conférence. Je représentais l’Afrique du Sud au Conseil de Sécurité, je m’en souviendrai toujours. C’est mon comité préféré depuis. J’ai gagné un Award, seulement honorable mention, ce n’est pas le meilleur, mais je n’étais pas entraîné.

[LS] Quels rôles avez-vous exercé dans les MUN depuis?

[DB] J’ai été délégué environ une dizaine de fois, ce qui m’a permis de voir de l’intérieur la cohérence et la défense d’une certaine ligne politique. C’est la meilleure façon de comprendre la position d’un pays, et un exercice très intéressant. Cela permet aussi de faire des recherches sur un pays que l’on n’aurait pas fait autrement.

Je n’ai jamais participé à l’organisation pratique de conférence, puisque je le faisais déjà pour les Parlements. Entre les Parlements, les MUN, les moot court et mes deux chorales, j’avais assez peu de temps, mais j’ai été entraîneur et membre du jury dans mon association. En effet nous nous limitions à accepter cinquante membres par an, et j’aimais bien faire la sélection, voir pourquoi les candidats étaient intéressés par nos activités et les points forts des gens.

J’ai été chair à partir de 2012, pour la première fois dans une petite conférence qui n’existe plus en Pologne à Wroclaw/Breslau, organisée par un ami rencontré lors de ma première conférence à l’étranger, à Cambridge en octobre 2011.

J’ai surtout chairé à partir de 2013. Ma deuxième expérience de chairing était à OxiMUN en 2013, avec six ou sept conférences en tant que délégué à mon actif. Je n’ai pas chairé d’entraînement dans mon association, et c’était assez intimidant de se retrouver devant les délégués, surtout parce que le comité que je chairais à OxiMUN était d’un niveau expert. J’aime chairer les débutants comme les experts, les deux ont leur charme, mais les experts peuvent vraiment remettre leurs chairs en question avec de nombreux « Points of order », et il faut être infaillible!

J’ai chairé le Conseil de Sécurité à de nombreuses reprises, mais aussi DISEC (Commission pour les questions liées au  désarmement et à la sécurité internationale), SOCHUM (Commission sociale, humanitaire et culturelle), UNFCCC (Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatique), ICJ (Cour Internationale de Justice) et l’OSCE! J’ai aussi chairé de nombreux comités historiques, de crise ou non.

[LS] Êtes-vous encore impliqué dans les MUNs? De quelle façon?

[DB] Je continue de chairer des MUN, en général le week-end pour ne pas manquer des jours de travail. Je fais les grandes conférences : Cambridge, Oxford, LIMUN à Londres. J’ai récemment chairé à DurMUN à Durham, pour la troisième fois depuis février 2015, à la demande d’amis hongrois qui organisent la conférence.

Dans quelques semaines j’assisterai au derniers jours de KULMUN, la conférence de mon alma mater. C’est traditionnellement le moment du dîner des alumni de l’association, et je suis content de les revoir.

[LS] Que vous ont apporté les MUN?

[DB] Les MUN m’ont donné beaucoup de choses : un cercle d’amis international dont je ne bénéficiais pas auparavant et qui sont des contacts utiles dans la vie, mais aussi un très bon entraînement pour parler en public, négocier, formuler et écrire de façon académique.

Et bien sûr les MUN m’ont donné beaucoup de plaisir. C’est un temps de détente et de tension à la fois, et des vacances parfaites pour découvrir un nouveau pays, de nouveaux sujets, et de  nouvelles personnes. J’ai ainsi rencontré des gens uniques et intéressants.

Maintenant je ne joue plus le délégué, c’est un changement de style dans ma vision des MUN. Mes co-chairs sont de plus en plus souvent d’anciens délégués, avec le même style de chairing que moi : un peu d’humour, avec une adhérence stricte aux règles mais aussi une approche pédagogique. Je veux avoir une attitude ouverte aux autres, prêt à aider; professionnel et diplomate.

Les MUN m’ont aussi apporté l’honneur de recevoir l’OxBridge Chairing Award inaugural en 2015, pour mes mérites dans le circuit MUN au Royaume-Uni, surtout à Oxbridge puisque j’ai été chair aux deux conférences de Cambridge et Oxford sans interruption depuis 2013. Ce sont de bonnes conférences avec un niveau varié parmi les délégués, ce qui est appréciable en tant que chair.

[LS] Les MUNs ont-ils contribué à votre orientation vers une carrière de diplomate?

[DB] Oui, le goût pour l’international est quelque chose que j’avais déjà auparavant mais que les MUN ont cimenté. La rencontre avec les gens, la confrontation des idées et des pays, même en n’étant qu’un jeu, m’a touché et m’a orienté vers la filière des relations internationales. Ayant brièvement travaillé dans un contexte belgo-belge, cela ne m’a pas plu; je savais que je voulais être en dehors d’un cadre entièrement belge.

L’international est pour moi la partie excitante du droit. J’ai choisi le droit international public, même si c’était un peu risqué du fait du marché de l’emploi qui est réduit (même si le pire, c’est le droit international criminel ! ). La diplomatie était donc une conséquence logique de ce choix.

[LS] Quelle est votre définition d’un diplomate et quelle est votre vision de la diplomatie actuellement ?

[DB] La diplomatie c’est la représentation de son pays dans tous ses aspects, ce qui veut dire qu’il faut être fier de ce qui est très bien et assumer quand on est critiqué. Il faut donc maintenir un niveau de professionnalisme, on n’insulte pas les autres diplomates à titre personnel. Tous les diplomates sont vêtus de l’autorité de l’État d’une façon ou d’une autre, à des degrés variables. Il faut donc mener un train de vie en accordance avec ça, et on est soumis à une imposition de sécurité, comme un background check assez sévère, qui devient plus dur quand l’on monte les échelons de la diplomatie. Ces limites ne s’imposaient pas dans mon ancien poste de consultant.

[LS] Est-ce que c’est similaire aux MUN?

[DB] Oui et non. Ce sont les mêmes formules de courtoisie, plus ou moins les mêmes procédures, il y a une speaker’s list (même si pour celle-ci il faut parfois faire la queue en personne pour s’inscrire pendant au moins une heure), il y a des placards (en français, car c’est la langue de l’ordre protocolaire de l’OSCE!), et un marteau pour rappeler à l’ordre et ouvrir et fermer les sessions.

Par contre dans les groupes de travail, on utilise les prénoms et on n’a pas de règles de procédure. C’est un peu comme un unmod permanent, séparé du débat formel.

[LS] Pouvez-vous nous en dire plus sur l’OSCE et son rôle en Europe et dans le monde?

[DB] L’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe a été fondée en 1975 comme la Commission pour la sécurité et la coopération en Europe, à l’initiative de Valéry Giscard d’Estaing parmi d’autres.

C’est une organisation multilatérale, comprenant 57 États participants (selon le jargon de l’organisation, on ne les appelle pas des membres), ainsi que des partenaires le long de la Méditerranée et en Asie : Australie, Thaïlande, Afghanistan, Corée du Sud, et d’autres. Ces derniers n’ont pas le droit de vote, mais ont le droit d’intervenir dans le débat, et contribuent à certains projets, notamment dans des groupes de travail dédiés à l’Asie ou à la Méditerranée et sur des situations particulières comme la situation dans la péninsule coréenne ou le développement économique des femmes en Égypte.

[LS] Quelles sont les thématiques prioritaires de l’OSCE actuellement ?

[DB] L’OSCE a trois dimensions historiques.

  1. la dimension politico-militaire : maintien de la paix, exercices militaires, et confidence building measures entre les pays comme le survol libre des territoires par les avions des autres pays, dans un esprit de transparence et de confiance
  2. la dimension économique et écologique : les deux sont souvent liés car les questions écologiques peuvent être sources de conflit, par exemple l’accès à l’eau en Asie centrale est important pour la stabilité de la région.
  3. la dimension humaine, qui est celle sur laquelle je travaille : droits de l’homme, égalité des genres, liberté des médias, liberté d’expression, des élections, droits des minorités nationales, liberté de réunion.

En ce moment, les thématiques prioritaires sont notamment le conflit en Ukraine, un des plus pressantes. Les conflits gelés sont aussi une priorité de l’OSCE, qui effectue du travail en coulisses pour améliorer les situations, par des projets mais aussi des traités. Par exemple en Transniestrie, un territoire disputé de Moldavie, un traité entre l’Ukraine et la Moldavie a été conclu sur l’utilisation de l’eau et la pollution de l’eau dans le fleuve Dniestr. C’est quelque chose que l’OSCE a facilité. Nous avons des représentants spéciaux sur tous ces conflits, qui essayent d’améliorer la situation sur le terrain. Il y a un certains nombre de missions sur le terrain, surtout dans des pays de l’ex-Union soviétique, qui renforcent l’État de droit et la liberté qui sont des principes contenus dans la charte de l’OSCE.

Nous travaillons parfois avec des organisations comme the United Nations Development Program, mais nous avons aussi nos propres projets qui nous rapprochent d’une ONG.

[LS] Pensez-vous que l’OSCE est importante?

[DB] L’OSCE est très peu connue, ce qui est bien car cela permet de faire du travail discret et sur les conflits sans que cela soit trop politisé. On fait du travail de fond sur des conflits oubliés. Par exemple au Nagorno-Kabarakh [conflit territorial sur le territoire azerbaïdjanais figé depuis 1991, note de la rédaction], les moniteurs de l’OSCE vont démarquer avec des signes visibles la ligne de contact [entre les forces azerbaïdjanaises et les séparatistes, NDLR] pendant la récolte, pour que les paysans puissent ramener leur récolte sans être attaqués.

L’OSCE est utile, et même très utile à mon avis, j’ai même écrit mon mémoire dessus. Néanmoins nous cherchons toujours à l’améliorer.

[LS] Quel a été votre premier contact avec l’OSCE?

[DB] Sous la présidence suisse de 2014, et la présidence serbe de 2015 (puisque l’OSCE est présidée chaque année par un de ses États participants) j’ai été Youth Ambassador pour la Belgique. J’ai postulé au travers le Conseil de la Jeunesse suisse, un organe que je connaissais à cause  des Parlements de Jeunesse que je fréquentais.

J’ai donc participé à la rédaction du Plan d’action de la Jeunesse de l’OSCE. Il y avait 57 ambassadeurs de la jeunesse, un pour chaque État participant, et il y eût plusieurs réunions physiques à Vienne, Belgrade, Bâle pendant les sommets ministériels. J’ai aussi eu des rencontres avec l’ambassadeur belge à Vienne, et j’étais en contact avec les Conseils de la Jeunesse différents en Belgique.

Les priorités de ce projet était : comment rendre la jeunesse plus active et plus visible dans l’OSCE?

Cela a probablement joué sur mon embauche à mon poste actuel. C’est un réel avantage de connaître les institutions de l’intérieur, ainsi que les gens qui y travaillent.

Ce projet était comme les MUN, mais en vrai. Il était conçu comme une simulation de l’OSCE, avec une adoption par consensus des textes, une procédure de silence (c’est-à-dire un temps fixé de considération d’un document qui est considéré terminé, et qui est adopté automatiquement si personne n’émet d’objection durant cette période), etc.

[LS] Concrètement, à quoi ressemble votre journée de travail?

[DB] On est toujours en réunion, c’est la vie de diplomates. Il y a des réunions avec l’équipe de la délégation belge, nous faisons une grande réunion hebdomadaire. Toutes les missions n’ont pas la même taille ou le même fonctionnement.

Et ensuite, il y a les groupes de travail. Je me déplace vers le Hofburg, l’ancien palais impérial autrichien, qui abrite presque toutes les institutions autrichiennes ainsi que le siège de l’OSCE. Je me déplace aussi vers d’autres délégations de pays ou de l’Union Européenne si nous collaborons sur des projets bilatéraux, et j’assiste à des événements dans d’autres ambassades si c’est nécessaire. En fait, je passe beaucoup de temps à me déplacer dans Vienne.

Et enfin, il y a des forums et événements internationaux, dont la fréquence varie dans l’année.

[LS] Pouvez-vous nous en dire plus sur la mission belge et sa structure?

[DB] Nous sommes six : un ambassadeur, une députée ambassadrice, l’attaché militaire qui s’occupe de la première dimension de l’OSCE, l’attaché universitaire (c’est moi, je dois le titre à mon diplôme universitaire), l’attaché administratif qui couvre la deuxième dimension de l’OSCE, et une secrétaire.

Nous sommes deux femmes et quatre hommes, nous n’avons pas de quota de parité, cependant les valeurs d’égalité du genre sont importantes pour notre mission. C’est un thème qui m’incombe, puisque je suis chargé de la troisième dimension de l’OSCE, et je suis donc gender focal point de la mission et responsable de toutes les questions liées au genre. C’est un thème que je trouve important et intéressant.

D’ailleurs, notre ambassadeur est un Gender Champion; il a rejoint un projet international mené notamment par la Slovénie et les États-Unis, qui vise à faire progresser l’égalité des genres au travail. Il a donc pris certains engagements qui favorise la vie familiale; par exemple, nos réunions n’ont jamais lieu après 17h, pour que ceux d’entre nous qui ont des enfants soient disponibles pour eux.

Je participe aussi à des réunions avec la mission américaine qui ont pour but de faire du gender mainstreaming, c’est-à-dire de penser aux besoins des femmes dans le monde du travail autant qu’à ceux des hommes.

[LS] Pour finir, quel futur voyez-vous pour vous et pour les MUNs?

[DB] J’aimerais continuer à faire des MUN, tant que je pense apprendre des choses, contribuer et que ce soit utile pour les délégués. J’essaye de rendre ce que j’ai reçu, c’est une passation d’expérience et de connaissance.

Et pour ma carrière, je souhaite continuer dans la diplomatie. On verra ce que l’avenir me réserve.

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Tous nos remerciements à David-Jan Bosschaert pour cet entretien très intéressant; nous lui souhaitons toujours plus de succès en MUN et dans la diplomatie.